Bientôt des «méga camions» sur les routes françaises ? Une directive européenne modifiant les dimensions autorisées pour les véhicules circulant dans l’Union européenne pourrait ouvrir la porte à la circulation de ces poids lourds à rallonge avec deux ou trois remorques, que l’on croise déjà sur les routes scandinaves. Déjà adoptée en février par la commission des Transports du Parlement européen – malgré l’opposition des trois élus français qui y siègent -, elle a été entérinée en session plénière ce mardi 12 mars, par 330 voix pour et 207 contre.

Pour la rapporteure du texte, la socialiste espagnole Isabel García Muñoz, ces nouvelles règles devraient créer «de réelles incitations pour les entreprises à passer au zéro émission» et permettre de «transporter la même charge avec moins de véhicules». Mais tous les élus n’ont pas la même interprétation : la plupart des eurodéputés français ont voté contre la perspective de voir rouler ces méga camions dans l’Hexagone. «Le vote d’aujourd’hui va à l’encontre des objectifs fixés par le Green Deal de décarbonation des transports», dénonce la députée européenne écologiste Karima Delli, présidente de la commission Transports.

Aujourd’hui, les camions circulant en France ne peuvent mesurer plus de 18,75 mètres de long et peser plus de 44 tonnes. Chaque État membre de l’UE est libre de fixer ses propres règles, mais pour que les poids lourds puissent sortir du pays, il faut un accord bilatéral avec le voisin si les dimensions du véhicule dépassent les seuils fixés au niveau communautaire (18,75 mètres et 40 tonnes). Concrètement, un méga camion qui voudrait rallier l’Espagne à l’Allemagne, quand bien même il serait autorisé à rouler dans ces deux pays, ne peut pas traverser la France si elle ne le permet pas.

La nouvelle directive adapte ces seuils pour faciliter la décarbonation des camions, en prenant notamment en compte le poids des batteries, et ainsi généraliser le poids maximal à 44 tonnes. Faux argument, rétorque Karima Delli : «Les camions électriques, aujourd’hui, on ne les a pas. Cela va juste ouvrir la boîte de Pandore pour les camions au diesel», qui pourront, eux aussi, être plus lourds.

Surtout, s’inquiètent ses détracteurs, cette directive ouvrirait la porte à la circulation des fameux méga camions, jusqu’à 25 mètres de long et un poids de 60 tonnes, en facilitant leur circulation transfrontalière qui sera autorisée sans accord bilatéral si le pays voisin les autorise déjà pour le trafic domestique. Cela pose «des problèmes de sécurité routière, avec une distance de freinage plus longue, des problèmes de circulation, des problèmes avec les infrastructures qui ne seraient pas adaptées, sans compter le surcoût lié à l’usure plus importante des routes», énumère Karima Delli.

Sous couvert de permettre de transporter plus de marchandises avec un seul camion, qui réduirait les émissions de CO2, la mesure pourrait en fait venir directement concurrencer le fret ferroviaire. «La directive compromet fortement le développement du fret ferroviaire et du transport combiné rail-route, le plus vertueux (pour l’environnement)», a dénoncé l’alliance 4F, qui regroupe les professionnels français du secteur. Et de s’agacer de ce texte «poussé par les pays européens champions du dumping social, dont les camions ne font que traverser la France sans payer le coût des infrastructures».

Même s’il maintient la possibilité pour les États de ne pas autoriser les méga camions sur leurs routes, ce texte, en encourageant leur essor, «ouvre une brèche [car] on ne sait pas ce que d’autres gouvernements pourraient faire», s’inquiète la délégation française de Renew (majorité présidentielle). «On est en train de créer des monstres pollueurs », martèle Karima Delli, qui appelle désormais la France à « dire clairement qu’elle n’en veut pas». «Notre pays est entouré de pays qui autorisent [les méga camions] et qui vont faire pression pour que nous les autorisions également. Nous devons être clairs sur la question.»

«La France redit son refus d’une libéralisation de la circulation internationale des camions de 44 tonnes et des “mégatrucks”, a rassuré le ministre des Transports Patrice Vergriete sur X. Aujourd’hui la priorité est le report modal, en particulier vers le ferroviaire.» Le Conseil européen (les États membres) adoptera sa position en juin. Il reviendra ensuite à la prochaine assemblée parlementaire, élue après les élections de juin 2024, d’entamer alors des négociations pour finaliser le texte.